No 146, novembre - décembre 2017

Communauté

De l'impolitesse subie à la perte d'estime de soi

Rencontre avec Laurenz Meier, professeur assistant en psychologie du travail et des organisations

Laurenz Meier
Bio express
Laurenz Meier a suivi tout son cursus académique en psychologie à l’Université de Berne (licence en 2003, doctorat en 2008). Il a travaillé comme chercheur post-doc à Berne, Neuchâtel, Bâle, Fribourg, et à Tampa, USA, University of South Florida, où il est professeur invité depuis 2016. C’est également depuis cette année-là qu’il a commencé à collaborer comme professeur assistant en psychologie du travail et des organisations avec l’UniNE.

Ses domaines de recherche
Comportements déviants au travail, stress au travail, conciliation entre travail et vie familiale.

Liens
Laurenz Meier sur unine.ch 
Leçon inaugurale de Laurenz Meier
Le site personnel de Laurenz Meier 
La politesse, une vieillerie anecdotique? Pas vraiment. Dans le cadre du monde du travail, elle peut confiner à un manque de respect qui influe aussi bien sur le bien-être que sur la performance des collaborateurs. «L’impolitesse au travail», c’est le titre de la leçon inaugurale que Laurenz Meier a présentée le mercredi 29 novembre.

Mesurez l’état d’esprit d’un employé le matin. A midi. Après le travail. Et le soir. Vous obtiendrez alors un «journal de bord» éminemment représentatif de l’évolution de son état d’esprit au fil de la journée. Et notamment les traces des impacts qu’il aura subis en matière d’impolitesse et autres petits manques de respect faussement anodins…

«L’impolitesse au travail»… la simplicité de ce titre de leçon inaugurale doit étonner pas mal de gens! Quel type de recherches vous ont amené à la thématique de cette leçon?
Au début, lors de ma thèse, j’ai surtout étudié les facteurs de stress liés au travail: la pression du temps, la surcharge de travail, autrement dit, les facteurs classiques liés au travail. Mais avec le temps, j’ai réalisé que ce sont surtout les aspects sociaux qui ont un effet important sur le bien-être des employés.

La première étude que j’ai faite dans cette perspective portait sur des maltraitances assez fortes. J’ai commencé par utiliser des questionnaires, qui ne mesuraient pas les petites impolitesses, mais plutôt des vraies formes de violence. C’était une fausse piste: il y a peu de cas de ce type en Suisse. J’ai réalisé alors qu’il fallait chercher des choses moins violentes, apparemment moins graves, mais bien présentes au quotidien, et j’ai commencé à m’intéresser à l’impolitesse.

On a envie d’exemples concrets…
Il y a des tas de choses qui peuvent susciter des tensions avec les collègues, les supérieurs… Ne pas saluer quelqu’un. Ecrire des textos ou lire ses e-mails lors d’une réunion. Interrompre quelqu’un en train d’exposer un propos. Ne pas mentionner les gens qui ont collaboré à la réalisation d’une présentation, donc ne pas reconnaître le travail des autres… C’est le cumul de ces «petites choses» qui est problématique et va susciter des effets négatifs. Il y a un lien très fort entre impolitesse et irrespect.

On a commencé par une étude qui visait simplement à voir si l’impolitesse subie avait un effet sur l’humeur. La réponse était assez évidente. Puis on a étudié les effets de l’impolitesse vécue sur le statut de la personne, sur l’estime de soi. Et on a constaté des effets profonds. A la fin de la journée, un individu qui a subi ce type d’impolitesses doute de lui-même et se sent mal de manière personnelle, plus que le matin. Une étude «Journal de bord quantitative» mesure le bien-être le matin, à midi, après le travail et avant le coucher. On a ainsi des mesures précises sur l’évolution des sentiments au cours de la journée.

Quelles répercussions concrètes peuvent avoir de telles recherches auprès des entreprises?
Il est important que les cadres soient informés que ce type d’attitudes et de comportements ont des effets négatifs sur une organisation. Car souvent, ils n’en ont pas conscience: «Je n’avais pas le temps de le saluer, je devais absolument écrire cet e-mail pendant la réunion», entend-on parfois. Certains supérieurs hiérarchiques ont facilement tendance à dire qu’ils sont tellement stressés qu’ils n’ont pas le temps de prêter attention à ce genre de choses et que tout cela n’a pas d’impact sur le bien-être des employés, ni sur leur performance.

Or des études – les miennes, mais celles de collègues également – démontrent qu’il y a des effets sur le bien-être des collaborateurs… ET sur leurs performances. C’est cette dimension-ci qui a des chances de prioritairement concerner les cadres!

Enfant, quel métier rêviez-vous d’exercer plus tard?
Je me rêvais en grand paysan au Canada! Avec le recul, c’est difficile de comprendre pourquoi, car aujourd’hui, il est clair que ce n’est pas dans mes compétences! Plus tard, j’ai eu des idées plus classiques: médecin de famille, prof de lycée, créateur de sites web… Une chose est sûre, je ne me voyais pas chercheur!

Qu’est-ce qui vous passionne le plus dans les recherches qui sont les vôtres?
Leur dimension scientifique ou sociale? Je pense qu’il y a les deux. Mes trois spécialisations – stress au travail, comportements déviants au travail, conciliation entre travail et vie familiale – sont des sujets très en prise avec la réalité des gens. Il y a donc la volonté d’apporter cette information au monde du travail.

Mais personnellement, je ne suis pas tellement dans le champ de l’application. J’aime bien les méthodes et les statistiques. Ce qui m’intéresse le plus, c’est d’analyser au mieux les données pour bien comprendre les processus. Etudes longitudinales, études «Journal de bord quantitatif», tentatives de combinaison des deux, la structure de la recherche en elle-même me passionne. Alors que les étudiants sont en général plus intéressés par les résultats et les implications pratiques.

Un livre qui a participé à vous construire?
Je ne souviens m’être beaucoup rendu à la bibliothèque de Bienne – je viens de là – mais y avoir surtout lu des livres techniques. Je me suis toujours plongé dans les ouvrages spécialisés, et peu dans la littérature. Pour ne pas avoir l’air uniquement d’un «nerd» un peu bizarre, je vais préciser que maintenant, j’aime bien lire des livres à mes enfants, et que j’apprécie beaucoup la bande dessinée, en particulier Oliver Jeffers, un Irlandais habitant New York qui me fascine. Je dois avoir presque tous ses livres!

Quel est le moteur qui vous anime dans le cadre de votre enseignement?
La volonté d’apprendre aux étudiants à bien comprendre et articuler des théories, pour avoir les idées claires sur la façon dont ils vont pouvoir les transférer à la pratique. Il est important que ce que nous faisons comme recherches ait des implications dans le monde du travail, même si je ne suis plus beaucoup dans le conseil pratique moi-même.

Quelle est la musique qui vous accompagne en général?
Quand j’étais jeune, je jouais du saxophone. J’écoutais beaucoup de jazz, Wayne Shorter en particulier. J’ai arrêté le sax pendant mes études, parce que je travaillais aussi comme webdesigner et j’avais trop à faire. Aujourd’hui, c’est très rare que j’écoute du jazz. Plutôt des musiques électroniques et du reggae, classique ou récent.

Le souvenir d’un moment particulièrement fort pour vous dans le cadre universitaire?
En tant qu’étudiant, j’ai beaucoup aimé travailler avec plusieurs assistants et plusieurs professeurs. Une ambiance très dynamique, le fait de pouvoir beaucoup apprendre dans des champs très différents. Je pense que cela a largement participé à ma décision de poursuivre une carrière académique.

Parmi les moments exceptionnels, je citerais certains instants vécus en tant que post-doc. Il faut dire que post-doc, c’est une situation précaire, avec aucune certitude à long terme. Je me souviens donc très bien de ces moments où j’ai reçu une lettre m’annonçant une publication dans une revue reconnue, ou la décision favorable du Fonds national suisse à propos d’une bourse… Je pourrais encore décrire le moment précis et la situation exacte. Ce sont des moments de grande satisfaction et d’immense soulagement!

 


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